Portrait du "charo", ce Don Juan en cavale.
Chopes, flirts, yeux doux, rendez-vous… De ça, delà et par-ci, par là. « Parce que c’était lui, parce que c’était moi…» «Et parce que c’était elle, et Ô que la lumière était belle…».
En soirée ou autour de toi, discret ou flamboyant à souhait, le « charo » est là. Expressif, souvent subversif. Paisible, parfois risible. Il rôde, il guette, il tâte, à l’affût du moindre frisson à cueillir.
Il parle rarement d’amour, certes, mais tout dans ses gestes suggère qu’il le cherche à tâtons. Le « charo » aime en effet absolument l’Amour, mais à sa manière : à travers des amours, qui - ce n’est sans doute pas un hasard, deviennent féminines quand elles sont plurielles! (un bel amour, de belles amours…)
Antiquaire hors pair, le charo se plaît à collectionner les histoires suspendues : les noms, les « presque », les frissons. Les émois, les élans et les « likes » innocents.
Parapentiste, il sait également manier les distances mieux que personne. Jamais tout à fait là, et jamais tout à fait loin, il survole, papillonne, et plane dans ces sphères confortables et légères du détachement.
Cynique le "charo" ? Sans coeur ? « Grand seigneur méchant Homme » à l’image du libertin de Poquelin? C’est surtout un sentimental de l’ici et maintenant. Un être de l’instant, qui ressent passionnément les débuts, fuit les milieux et esquive les fins…
Doit-on ainsi le blâmer pour ce qu’il est ?? Le condamner pour immoralité alors même qu’il ne fait qu’aimer à l’air léger? Rien n’est sûr. Car derrière cet esthète de la vie, tourbillonnant et virevoltant, se cache sans doute un anxieux, un être qui doute. Don Juan n’est-il pas, après tout, cet Homme de théâtre qui porterait le masque pour voiler le trac ?
Et si derrière les semblants de liberté, se dressait juste une peur de s’écraser?
Et sous l’éclat du conquérant, un coeur blessé d’antan?
Le "charo" fanfaronne, certes, comme Don Juan sur scène, - mais de coeur en coeur, il saute, peut être... Pour fuir les coulisses de lui-même.
"Miskine un jour, Miskine toujours?" Quand la vie est une sale race.
Il est dans la vie, certaines situations si affligeantes et désolantes pour autrui, qu’elles ne peuvent qu’attiser la compassion de quiconque y assiste, y compris de l’Homme le plus antipathique ou du coeur le plus sec. Ces scènes de vie d’humiliation douce, n’inspirant que tendresse, pitié, voire grimace navrée pour celui contre lequel le sort, visiblement, s’est acharné.
Dans ces instants où la main veut volontiers se poser sur le coeur, un mot parfois fuse. Spontané, instinctif, universel, aussi réchauffant qu’humiliant... : « MISKINE ». « Miskine » celui qui chute parce qu’il n’a pas vu la dernière marche de l’escalier - la fameuse ! « Miskine » celui reçoit les fraîches offrandes d’un pigeon sur sa chemise immaculée et, (pour une fois!) , repassée. « Miskine » celui dont les yeux rivés sur l’écran attendent ce message, qui n’arrivera que… soixante-douze heures après.
Dérivé du mot arabe « miskin » qui signifie « pauvre » voire « misère », le mot « Miskine » (ou sa variante « Miskina » pour nos soeurs dans la douleur) crie de lui-même tout le pathétique et la pitoyabilité d’un être. Il ramène, non sans brutalité, l’Homme à sa condition de mortel : celle d’un Homme petit, vulnérable, faillible, mais attendrissant dans ses instants de ridicule. Il ne s’agit pas d’un « pauvre » au sens économique ou matériel. Mais d’un « pauvre » de chance. Un « pauvre » d’étoile. Un « pauvre » digne des plus hautes tragédies grecques. Toutes proportions gardées...
Car bien que nous ne parlions pas ici explicitement de châtiments divins, ce genre de mini-drame du quotidien possède, avouons-le, des saveurs de destin qui ricane, voire de punition divine lorsque les malheurs se répètent… « Pourquoi lui ? » / « Pourquoi encore moi? »/ " Et pourquoi le pigeon vise-il, irrémédiablement, le chauve ou le type à la chemise en soie?"
Finalement, et si derrière chaque « miskine » d’aujourd’hui sommeillait un héros mythologique damné ? Un Sisyphe, galérien des hauteurs, dont la pierre dévale encore la montagne du malheur. Un Tantale affamé, prisonnier du jardin, qui ne peut récolter les fruits qu’il a pourtant à portée de main. Un Atlas… Un Prométhée… Bref, une victime que les astres, voire les Dieux ont un jour décidé de châtier.
Leurs supplices ont certes changé de forme, d’éclat, et d’intensité, mais ils n’ont en rien perdu de leur cruauté. Car chaque jour, dans tout salon, souvenons-nous qu’un un petit orteil heurte le coin pointu d’une table basse (souvent le même, d'ailleurs). Qu’un sac de course, traître, se craque et se déverse au ralenti, sous les yeux lessivés de son propriétaire…
Alors oui, assumons le : la vie est parfois une tragi-comédie. Et nous, miskine, n’en sommes que ses personnages absurdes. Mais face à ces gifles espiègles qui ternissent notre existence, peut-être devrions nous y voir au contraire, une couleur, une lueur…?
Il se peut, après tout, que Sisyphe, au sommet de son calvaire, profite de la vue de la vallée entre deux roulades de pierre. Peut-être a-il appris à marcher en rythme, voire à danser le long sa montée? A faire des pauses appréciables, à rire même, parfois, dans la pente… Car dans ce mouvement de miskinerie répétitif, il y a aussi une sorte de rythme, de musicalité presque. Camus lui-même n’a-t-il pas soufflé, au fond, qu’« il faut imaginer Sisyphe heureux »?
Alors apprenons comme lui, à devenir des miskines heureux - sorte de demi-dieux qui, même frappés par la foudre de l’Absurde, trainent leur pierre avec panache et font de leur détresse, une forme de grâce.
"Faut avoir la vision" : ou l'art mystique des "voyants".
Dans le ballet monotone des jours et des silhouettes bien rangées, il y a toujours ce quelqu’un pour oser. Oser non pas par un saut acrobatique au milieu du troupeau stylistique, mais oser par l’écart, la pirouette légère et, entre-autre, vestimentaire, voire capillaire. Oser ce détail qui claque, cette couleur singulière, ce haut à la coupe « bizarre » , et ces chaussures dépareillées. Oser ces fameuses crocs émanant d’un futur indéterminé, oser cette coiffure à la teinture abracadabrante et éthérée. Oser le brillant, les paillettes, le clinquant. Oser, et défier la « loi esthétique du sobre et de la banalité». Oser, enfin, et faire fi des regards indiscrets.
Car il y en a de ces sourcils froncés, incapables de reconnaître ce qui est objectivement, et irrévocablement stylé ! Ces âmes étroites, frileuses, grelottant au moindre souffle d’audace, dont l’oeil s’irrite là où justement naît le différent, l’original, bref le charme de l’indiscret…
Alors, à leur sempiternel « pourquoi ? » lancé aux tenues comme à des énigmes ésotériques, je ne vois qu’une seule réponse moderne : ils n’ont pas la vision.
Ahhhhhh, avoir la vision… Ce n’est pas simplement affaire de vue, non (quoique la capacité puisse effectivement aider!), mais davantage de pressentiment, d’intuition, de flair…« Avoir la vision » serait, selon moi, cette faculté éclatante et rare à saisir l’invisible dans le visible, à décrypter cette énigmatique « forêt de symboles » si chère à Baudelaire dans ses Correspondances. A capter, donc, seul, des frémissements de créativité là où tous ne verraient que désordre et bizarrerie.
Rimbaud, dans une fameuse lettre écrite à Paul Demeny, invitait à être voyant, à « se faire voyant », « par un long, immense et raisonné dérèglement de tous sens ». Comment le comprendre ? Doit-on y lire une adresse à se défaire de tous ses sens, menant à une forme d’apathie mortifère?.. J’y vois d’avantage un appel à casser le mode automatique des sens. A dérégler ces derniers comme on dérèglerait une vieille pendule, afin d’accueillir d’autres tic-tacs, d’autres musiques. Percevoir, en somme, le monde comme les autres ne le perçoivent pas.
Car ceux qui ne voient pas, ou pardon, refusent de voir, les « non-voyants » pourrait-on les appeler, ceux-là sont comme prisonniers d’un désert esthétique aride de nouveauté, et abondant en sable du commun, de déjà vu. Ces non-voyants là, esprits obtus et fermés, (plaignons-les !) , n’auront jamais l’intelligence, ou plus exactement la « vision » de considérer que cette chaussure bariolée, ce pantacourt streetwear customisé, ou ces lunettes fantaisistes ostentatoires, sont en fait une fenêtre secrète vers un monde plus riche, un poème en devenir, en bref, une forme d’art.
Alors, n’en déplaise aux « non-voyants » aussi discrets et mornes qu’un point virgule dans un roman de 800 pages, rappelons-nous que la beauté, n’est peut être, après tout, qu’un pas de côté dans la symphonie grise du conformisme. Et rions, intriguons à souhait, dérangeons, grinçons, osons et brillons, ne serait-ce que que pour appuyer encore plus que les autres, (et tant pis pour eux!), n’ont pas la vision.
"J'ai le seum" : ou le Spleen 2.0
« Tu as le seum »?
Peut-être es tu déjà en train de grimacer, de te mettre en boule et de souffler à la vue d’un « vu » à ce message qu’avec espoir tu lui avais envoyé. Face à ce train qui est en train de partir alors que tu es sur le quai. A ce 9,8 à un rattrapage que tu n’avais pas prévu de rater…
Mais si je te disais que tu n’es pas un looser. Tu es l’éminent héritier de Baudelaire qui ne disait pas « j’ai le seum » certes, mais « j’ai le Spleen ». Trois mots, une même douleur, une même défaite.
Alors non, tu n’as pas raté, c’est juste ta rate qui suffoque.
Tu n’es pas enragé, tu as en fait la « rage de vivre ». Tu te fais de la bile noire, il pleut dans ton esprit, et « sur ton crâne incliné se plante un drapeau noir ».
Seum/spleen finalement... C’est cette aigreur diffuse, ce goût amer que la vie laisse sur ta langue. Et c’est OK, humain, presque beau ! Baudelairien.
Alors la prochaine fois que tu as le seum, dis toi surtout que tu as de la poésie dans la gorge.
Et pense à Baudelaire, qui t’aurait sans doute susurré à l’oreille : « Courage mon semblable, mon frère. »
"Ta gueule" ou ode stoïcienne au silence sacré.
On t’a dit « Ta gueule »??
2 mots. Une gifle verbale. Un claquement plus violent qu’une porte qu’on te ferme au nez. C’est bruyant, sans élégance, mais clair.
Tu parlais, pensant que tes mots résonnaient avec brio chez ton interlocuteur… Et la réplique «ta gueule » tombe pour te broyer. Silence imposé. Plus humiliant qu’une huée, plus lapidaire qu’un « ok", le « ta gueule » lancé fige, foudroie même— et te laisse sans voix.
Mais si je te disais qu’au fond, ce « ta gueule », si abrupt soit-il, n’est pas une agression mais une invitation. Invitation sage, douce et salvatrice à ce que les stoïciens appelleraient « l’ascèse du silence ».
Car oui parfois, mieux vaut un silence assumé qu’une boueuse loghorrée. Et qu’importe être muet si c’est pour ne pas paraître benêt.
On te pardonnera de ne pas réagir à tout le vacarme du monde. Ton silence ne blessera aucun enfant, ne fera trembler aucune muraille. Il soufflera comme une brise tranquille dans la cacophonie ambiante.
Alors la prochaine fois qu’on te lance un « ta gueule » aussi sec qu’un vin blanc daté, reçois-le, non comme un soufflet qui heurte ton égo froissé, mais comme un appel à la grandeur discrète. Et réponds, avec la grâce de celui qui sait s’effacer d’un air léger, pacifié, et très stoïcien : « MERCI ».